Voi(e)x de femmes en exil

Sortir de l’invisibilité, être reconnues

Au travers de la question des femmes en exil, il s’agit pour moi d’interroger notre société à la fois plurielle et inégalitaire, d’analyser les rapports de pouvoir qui la traversent ainsi que les processus de reconnaissance.

Au-delà des vécus et des luttes des femmes, des hommes, des enfants, des humains en mobilités, que comprendre des dynamiques socio-politiques et genrées qui structurent nos sociétés ? Quels discours, quelles violences ? Quelles inégalités, quels silences ? Quelles contre-narrations, quelles résistances ?

Entre exil et choix : des femmes en mouvement

Jusqu’à une période récente, très peu d’études étaient spécifiquement consacrées aux migrations, et de surcroit, aux exils féminin.e.s. La féminisation ou non des flux migratoires est une question qui, aujourd’hui encore, fait débat. Tout dépend en effet de ce qui est mesuré, des définitions retenues, des chiffres également à disposition. Car, là où les différents auteur.ice.s sont en accord, c’est, jusqu’à une période récente, sur l’absence de données qui permettraient des comparaisons solides. Absence qui selon Morokvasic (2008), reflète un rapport à l’objet « doublement surdéterminé, dominé », « car cumulant deux dimensions » : celle d’immigré et celle de femme.

En effet, pour comprendre cette invisibilité, d’une part, « il faut préciser que les analyses sociologiques sur les migrations ont longtemps privilégié l’homme, le considérant comme un référent universel [Castles, De Haas, Miller, 2013] ». D’autre part, que « les études féministes ont longtemps occulté la spécificité des femmes migrantes au profit de théories centrées sur le modèle d’une femme, également pensée comme ‘universelle’, exploitée par le patriarcat [Morokvasic, 2010] ». « Ce cloisonnement des recherches a longtemps mis la situation des femmes migrantes dans une zone d’ombre » [Schmoll, 2018].

Ainsi, l’expression « féminisation de la migration » est relativement trompeuse puisqu’elle ne tient pas compte de la complexité des mouvements de mobilité et de leur diversité, ni de l’influence des études migratoires sur ce qui est ou non comptabilisé. « En 1960 les femmes représentaient déjà près de 47% de tous les migrants internationaux (recensés) ».[1]Le visage féminin de la migration : Document de base (caritas.org) Chiffres qui ont depuis lors peu évolués. Plutôt que d’observer une augmentation soudaine de ces migrations, il s’agit plutôt d’un changement de dynamiques : de plus de plus de femmes seules, davantage actrices de leurs trajectoires, mais aussi contrairement à ce que la majorité des études pourraient laisser supposer, de plus en plus de femmes qualifiées, migrent. Ainsi, ce qui est surtout remarquable, c’est l’augmentation du niveau de qualification des migrants et la féminisation de cette augmentation [Dumitru, 2016]. Ceci dit, ces niveaux élevés d’instruction vont bien souvent de pair avec un vécu de déqualification qui, s’accompagne parfois de formes d’émancipation au sein de la sphère familiale.

Il s’agit également d’un progressif « déplacement de regard ». Sans évincer les rapports de force à l’œuvre, les violences, le sexisme et le racisme, sortir du misérabilisme, cadre à partir duquel les questions d’exil et de migrations des personnes en provenance du sud global sont généralement pensées, c’est aussi s’intéresser à d’autres formes de mobilité.
À titre d’illustrations, les recherches sur les logiques de réussite et de reconnaissance ainsi que sur l’entrepreneuriat au féminin restent minoritaires, de même que les travaux sur les femmes migrantes qualifiées. Les recherches sur les luttes des femmes migrantes et/ou exilées sont également largement insuffisantes [Morokvasic, Catarino, 2007]. Elles accomplissent pourtant des avancées importantes pour elles-mêmes et pour la société. Ni victimes, ni wonder women, mais actrices, passeuses de frontières tant matérielles que symboliques.

Suite à leur parcours migratoire et aux métissages qui traversent leur histoire, l’expérience de leur propre mouvement leur a en effet permis de développer des forces et des compétences qui permettent de naviguer le monde pluriel contemporain.

Par ailleurs, comme nous l’avons mis en exergue dans l’ouvrage PluriElles [Mazzocchetti, Nyatanyi, 2016], les femmes en mobilité ne sont pas toutes exilées, leurs déplacements ne sont pas d’emblée forcés. De nombreuses femmes en migration ne sont pas dans des parcours par défaut. La question des choix, mais aussi de la prise de pouvoir sur sa propre histoire/trajectoire, se doit également d’être posée. Fatoumata Sidibé, par exemple, est née au Mali, mais a passé une partie de son enfance en Belgique. De surcroît, elle a beaucoup voyagé. « J’ai envie de dire que je suis plutôt expatriée. J’ai choisi de vivre en Belgique de manière libre et consentie. Je n’ai pas fui la misère, la guerre. Je suis restée ici en Belgique et j’ai creusé mon petit sillon. J’ai du mal à penser ‘immigrée’, vraiment ! Même si le parcours pour trouver sa place n’a pas toujours été évident ».
Cependant, la dimension d’une « migration choisie », qui ne résulte donc ni d’une fuite ni d’un départ faute d’opportunités, reste, dans les imaginaires, difficile à envisager dans le cas, notamment, du continent africain. Partout dans le monde pourtant, les familles aux capitaux sociaux, culturels et/ou économiques élevés valorisent à la fois les études dans les meilleures universités et la mobilité. De plus, dans les milieux universitaires, les systèmes de mobilité de type Erasmus, Mercator, etc. sont encouragés ; tandis que la dimension internationale des CV est fortement stimulée. Émerge alors cette question clef : pourquoi le statut d’« expatrié » serait-il réservé aux seuls Occidentaux ? Pourquoi une migration d’élite, de travailleurs qualifiés surprend-elle quand il s’agit de personnes en provenance d’Afrique ? Ces questions viennent interroger le regard profondément biaisé, à la fois discriminant, stéréotypé, misérabiliste et d’extériorité (hors de l’Europe, mais également hors de l’élite mondialisée), qui continue à être posé sur les migrant.e.s en provenance du sud global et de l’Afrique en particulier.

Taire les voix : entre invisibilisation, stéréotypes et contre-narrations

Elles sont rarement décrites comme agentes de leur trajectoire et de leur vie…

Ainsi, le type de recherche et de mise en récit des questions migratoires participe aussi de l’invisibilisation et de l’enfermement dans des représentations restrictives. Que dire alors des médias où, de manière générale, les personnes migrantes sont largement représentées comme « victimes » ou « danger », souvent englobées dans une masse indistincte, sans-voix et ce, plus encore pour les femmes (Mazzocchetti, Yzerbyt, 2019). Les femmes en situation d’exil en particulier, focus que je vais maintenant développer, sont souvent présentées dans une position passive. Elles sont rarement décrites comme agentes de leur trajectoire et de leur vie, d’autant plus qu’à contrario, les institutions publiques et les politiciens, non seulement davantage représentés, le sont de façon active. En collaboration avec Kevin Smets, Lorraine Gerstmans et Lien Mostmans, nous avons mené des recherches qui avaient pour objectifs d’entendre et de comprendre les réactions des migrant.e.s face à la manière dont iels sont représenté.e.s dans les médias. Après avoir écouté leurs analyses des mondes médiatiques et discuté avec elles des images massivement déployées pour les représenter, certaines des participantes ont proposé, en images et en mots, des contre-récits, qui sont aussi des représentations de leurs histoires et, plus largement, des parcours migratoires davantage respectueux de la complexité.

Awa, demandeuse de protection internationale ivoirienne d’une quarantaine d’années, insiste sur la nécessité de déployer dans les médias une image réaliste des trajectoires, en ce inclus, des souffrances, sans pour autant réduire les personnes à ce qu’elles ont subi. À propos de la mise en images des naufrages, elle explique : « Si les médias ne montrent pas ça, les gens, ils ne vont pas connaître qu’il y a ça ! S’ils ne montrent pas la réalité, la Belgique ne va pas savoir que les gens souffrent comme ça, sur la route. Donc c’est important qu’on montre dans les médias ! Il faut que les gens sachent… Est-ce que quelqu’un va aimer de quitter dans son pays, pour souffrir sur la route comme cela… Pourquoi je dis ça ? Parce que… même si tu leur expliques… à l’Office, ils ne croient pas. C’est pas pour venir chercher de l’argent. Parce que c’est si de l’argent, dans le pays, il y a de l’argent ! Tu comprends ? Voilà ! Les gens ont peur, car ils croient que tout le monde est venu… pour chercher de l’argent. Du travail et une meilleure vie. C’est ça qu’on entend dans les médias ! »

Fatima, jeune irakienne de 28 ans, demandeuse de protection internationale explique elle aussi : « Les gens ne savent pas, ils me disent : tu peux rentrer chez toi en Irak… Maintenant c’est bien, c’est beau… Tout ce que j’ai vécu… Ils me disent que là-bas c’est bien, et alors pourquoi je suis là ?! Pourquoi je suis venue ?! Pourquoi je suis passée par tout ça ?! ».

Le récit de Loubna, demandeuse de protection internationale, âgée d’une quarantaine d’années, venue d’Afghanistan, s’inscrit dans cette approche à la fois sensible et complexe du contre-récit qui entremêle ici images et mots.

La première image, en haut à gauche, représente la famille pour Loubna. La famille qui est venue ensemble, soudée, elle et ses cinq enfants.

Les deux images suivantes, une petite fille à l’école et le logo d’un diplômé, symbolisent l’espoir qu’elle a d’envoyer ses filles à l’école et à l’Université, ce qui n’aurait pas été possible en Afghanistan.

Les femmes devant le feu, l’arme et le drapeau, c’est son passé : les violences qu’elle a fuies. Elle raconte que son mari est mort assassiné par Daech, tué avec ce type de fusil.

La femme derrière les barreaux représente pour elle toutes les femmes d’Afghanistan, emprisonnées dans leur maison sans pouvoir bouger, comme en prison.

L’image de la foule qui revendique, c’est la lutte pour retrouver la liberté en Afghanistan, au-delà de la guerre…

Les photos de tunnels vers la lumière sont le chemin périlleux et sombre traversé pour rejoindre l’Europe, et plus spécifiquement la Belgique. La recherche d’un endroit où aller, vers la liberté. Elle explique que le chemin a été très difficile pour elle.

La personne aux bras croisés symbolise l’attente en Belgique et le paysage lumineux, l’espoir d’une réponse positive du CGRA afin de recommencer à vivre.

Les deux dernières images représentent l’espoir du futur en Belgique, avec les membres de sa famille, tous réunis.

Loubna ne sait pas écrire en français, elle a uniquement utilisé des images pour partager son histoire. Il n’empêche, c’est une histoire singulière qui est ici racontée à l’encontre des visions stéréotypées et misérabilistes. C’est surtout une histoire portée à la première personne, en « je », en dehors des cadres restrictifs qui ne permettent ni de se dire ni d’être entendu.

Violences de genre : ici, en chemin, là-bas

Ces récits partagés nous amènent à regarder de façon plus spécifique les réalités vécues par les femmes exilées dans le contexte contemporain de fermetures des frontières et de criminalisations des parcours. Comme le relate Jane Freedman (2017), « tandis que l’image dominante des réfugiés est celle de jeunes hommes fuyant la guerre, en 2015 et 2016 de plus en plus de femmes, seules ou avec enfants/famille, ont tenté le voyage vers l’Europe. En 2015, 17 % des réfugiés arrivant en Grèce ou en Italie par bateau, étaient des femmes, et 25 % des enfants ». « En plus de cette féminisation des flux des réfugiés, les acteurs travaillant dans l’accueil des réfugiés ont aussi noté que de plus en plus de femmes voyagent seules, ou seules avec leurs enfants – sans mari ni famille. Cela peut être dû au fait que leur mari a été tué dans les conflits dans leur pays d’origine, ou qu’il est resté là-bas pour combattre ».

Pour ces femmes, outre un cadre souvent très inégalitaire en matière de genre dans les lieux de départ, cela varie bien entendu notamment en fonction des pays d’origine, des milieux sociaux et des trajectoires, s’ajoutent les violences genrées au cours des trajectoires. Rendues vulnérables par l’absence de statut et de possibilités légalisées de voyager, les questions de prostitution, de traite ou de survie et celle des viols sont notamment omniprésentes dans leurs trajectoires. Violences qui se surajoutent aux autres violences de la clandestinité, tout comme elles se surajoutent aux violences de guerre. De plus, ces femmes trouvent dans les pays d’arrivée un cadre de société qui, sous des formes relativement différentes de ce qu’elles ont connu, est néanmoins inégalitaire en matière de genre. Enfin, les violences liées aux procédures d’obtention de statut et de reconnaissance de droits viennent s’ajouter aux violences précédentes vécues.

Si tous et toutes les subissent, des dimensions spécifiquement genrées se donnent néanmoins à voir. Rappelant qu’en Europe, un demandeur de protection internationale sur trois est une femme et, qu’en Belgique, 30 à 40% des demandes sont introduites par des femmes, le Ciré (2017) met en avant les difficultés singulières auxquelles elles sont confrontées dans le cadre des procédures, telle que l’influence du genre sur la manière dont les questions sont posées ou sur la nature des réponses fournies. En outre, énoncent-ils, de nombreuses femmes ne sont pas non plus conscientes du fait que les violences spécifiques faites aux femmes pourraient être prises en compte dans leur récit d’asile. Enfin, ils précisent que les conditions d’accueil dans les centres collectifs d’hébergement ne sont pas des plus optimales. Les bâtiments sont parfois inadaptés et de nombreuses femmes s’y sentent en insécurité en raison de l’absence d’espace privé et d’espaces non mixtes.

Notons enfin les difficultés spécifiques vécues par les personnes qui ne rentrent pas dans les cadres genrés normés. Sonia est originaire du Cameroun. Homosexuelle, elle a quitté son pays en raison des violences subies en lien avec son identité de genre. Comme le note Lado, « ces dernières années on a assisté au réveil de l’homophobie populaire dans certains pays africains, notamment au Cameroun et au Sénégal » [Lado, 2011 : 921]. En outre différents éléments, appartenant aux registres « légal, socio-économique, culturaliste, moral, démographique, naturel, etc. »[Lado, 2011 : 927] concourent à alimenter les stigmatisations et les violences éprouvées par les personnes homosexuelles.

Après avoir subi des coups toute son enfance, Sonia a fini par épouser l’homme imposé par sa famille avec qui elle a eu un enfant. Malgré ses déchirements intérieurs et les coups qui perdurent, elle tient dans ce simulacre jusqu’au jour de son imprudence avec une Européenne de passage. Ce qui aurait dû rester secret prend des proportions gigantesques, les deux femmes ayant été aperçues s’embrassant à l’arrière d’un taxi. L’intensité des violences qui se déchainent sur elle est telle qu’elle décide de fuir, laissant derrière elle sa fille. Arrivée en Belgique après un long périple, elle découvre la complexité des procédures. En recherche de protection, elle doit pourtant à nouveau faire face aux jugements stigmatisants des autres résidents du centre d’accueil. Seule, elle n’a à son arrivée aucune information quant aux associations LGBTQIA+ auprès de qui elle aurait pu trouver du soutien : « A quatre dans une chambre, j’avais peur. Le cauchemar allait recommencer encore. On n’avait pas d’intimité. Je ne dormais pas, je pleurais tout le temps en pensant à ma fille. Tu es là pour confirmer ton identité d’existence. Tu dois expliquer que tu es vraiment gay. Ils posent plein de questions : comment tu te sens avec un homme dans ton lit ? C’était pas facile, mais en fait tu n’as pas le choix ». Elle raconte le stress induit par l’attente, mais aussi l’audition en tant que telle : « Pendant l’interview, tu es obligé d’être précis, si tu te trompes sur un truc tu perds ta crédibilité ».

Mettre des mots sur ce qu’elle a vécu, sur cette part d’elle-même qui jusqu’à présent n’a attiré sur elle que les violences lui très difficile : « J’ai été tellement été humiliée, on est toujours en train de te donner les coups parce que tu es lesbienne. Les choses que tu veux oublier, tu dois toujours les raconter ». Et puis, dit-elle, « Au CGRA, ils posent des questions tellement blessantes. Tu te sens tellement humiliée. Il y a tellement de stress. Ils ne tiennent pas compte du contexte africain. Un pays où tout est tabou. Ils disent de regarder dans les yeux, mais je ne peux pas parler de sexualité à un homme que je ne connais pas en le regardant dans les yeux. Ils veulent des détails. Ils disent : qu’est-ce que tu as fait avec ta copine ? Mais ils ne se rendent pas compte que chez nous, rien n’est possible. Un baiser suffit. Je me suis mariée, mais je n’ai pas eu le choix ».

Concernant ce qu’elle a appelé « l’asile gay », Carolina Kobelinsky, dans son étude en 2012, énonce l’enjeu ici extrêmement spécifique de ces demandes puisqu’il s’agit de statuer sur l’intime. Les demandeurs, en plus de prouver qu’ils ont subi des persécutions dans les affaires concernant leur orientation sexuelle, se retrouvent à devoir prouver leur homosexualité [Kobelinsky, 2012 : 587]. Carolina Kobelinsky (2012) montre bien comment, chez certains agents, leurs stéréotypes « du corps gay » jouent sur la crédibilité accordée à la demande et sur les décisions prises. Il y a en quelque sorte un corps attendu, en termes vestimentaires, mais aussi en termes d’attitudes. Ces attendus culturo-centrés reposent sur l’évidence d’une sorte d’homosexualité universelle dont seraient d’emblée marqués tous les corps, peu importe le contexte, peu importe leur histoire. Ce regard sur « l’asile gay » nous aide aussi à penser plus largement l’inadéquation entre les procédures et les violences de genre, qu’elles soient de viols, de prostitution, de traites, de violences conjugales… qui trouvent difficilement à s’énoncer dans les cadres existants ainsi que la remémoration traumatique induite par les procédures.

Conclusion : un regard systémique

Pour saisir les niveaux de violence, il s’agit avant tout de poser son regard sur l’état du monde, les inégalités croissantes, les dégradations des conditions de vie, les désespérances, les fractures sociales, genrées, raciales en termes de mobilité physique et sociale, les conflits, les violences multiples, fruits de politiques économiques prédatrices, d’accords commerciaux profondément déséquilibrés, de modes de gouvernement liberticides… Violences auxquelles répondent d’autres violences, notamment celles des politiques migratoires à l’œuvre ou plutôt, devrais-je dire, des politiques de frontière, de militarisation, de criminalisation, d’accroissement des murs, des barrières, des morts, des camps, des oublié.e.s, des exploité.e.s avec effets de déshumanisation. Bien que les résistances soient grandes, il importe de ne pas se voiler la face sur les dimensions structurelles des violences : de départ, des trajectoires, de l’accueil/des procédures…

Penser les questions migratoires en dehors de ce contexte global ne permet pas de saisir ce qui se joue. Les niveaux institutionnels et interpersonnels ne sont qu’un tout petit maillon de chaîne. Les institutions et leurs acteur.ice.s sont aux prises avec une politique d’accueil sous influence qui rejaillit sur les migrant.e.s et ajoutent aux vécus de violences de nombreuses femmes exilées la violence de la non-reconnaissance.
Les discours, les pratiques de crimmigration,[2]Mot anglo-saxon issu de la contraction de « criminalisation » et « immigration », c’est l’étude des phénomènes de (sur)criminalisation de l’immigration et des immigrés. et plus largement le contexte de discriminations et de racisme structurel, jouent sur les représentations et participent à construire le contexte d’une politique du soupçon, de l’arbitraire, de l’exclusion, de l’exploitation. Bien entendu, cela ne suppose pas un écrasement des populations nées du mauvais côté de la planète, mais se donnent malgré tout à voir des stratégies de migrations toujours plus risquées et coûteuses que ce soit sur le plan financier ou humain ainsi que des postures-débrouilles de la clandestinité avec leur corolaire de violences, qui sont aussi genrées, de séparations longues et de silences.

À ce cadre migratoire peu propice, s’ajoute, même pour les personnes qui migrent via des voies légalisées (rappelons qu’elles sont majoritaires), un cadre de société où le regard posé sur les migrants, les migrantes et les migrations, surtout ceux et celles qui semblent porter sur leur corps des marques d’altérités visibles, est de plus en plus connoté négativement : que les peurs qui se trouvent là cristallisées soient d’ordre économique, géopolitique, religieux, racial ou plus largement culturel. Ces quelques mots de Chika Unigwe, rencontrée dans le cadre de la rédaction de l’ouvrage PluriElles, écrivaine belge venue du Nigéria, sont particulièrement explicites :
« Quand je suis arrivée en Belgique, j’ai découvert que je n’étais pas Chika, mais juste une femme noire. Au Nigéria, je n’avais aucun questionnement par rapport à mon identité. Je n’avais jamais dû me poser des questions pour savoir qui j’étais, j’étais simplement Chika ». Prise de conscience qui résulte du fait d’être d’emblée considérée comme inférieure et reléguée, lorsque le premier regard qui est posé sur elle par l’employée d’une société d’Intérim est celui qui associe « femme noire » à « femme de ménage », avant même de s’enquérir du CV de la personne en face d’elle. Cet extrait de récit met également en exergue les tensions et paradoxes entre invisibilité et sur-visibilité auxquelles les migrantes et migrants sont confrontés, mais aussi les cadres dans lesquels les femmes, en particulier, se trouvent enfermées.

Comme le relate Isabelle Carles (2018), « si la Belgique a inscrit la lutte contre les violences de genre, entendues comme toute violence faite à l’égard d’une femme parce qu’elle est une femme ou affectant les femmes de manière disproportionnée, à son agenda politique dès les années 1980, les femmes migrantes victimes de violences de genre en ont longtemps été absentes ». Ses travaux mettent en exergue « les tensions présentes dans l’action publique entre la volonté de protéger les femmes migrantes au nom de l’égalité de traitement et la volonté de contrôler les flux migratoires ». Tensions au sein desquelles sont notamment piégées de nombreuses femmes (mais la question est plus globale) qui ne disposent pas d’un titre de séjour régularisé, et, plus largement, aux prises avec les stéréotypes et les violences de genre, ou encore inscrites dans un système économique profondément inégalitaire sur le plan racial et genré qui se donne particulièrement à saisir dans un secteur tel que celui de la domesticité (Vergès, 2019). Les migrants, migrantes étant considérés comme des êtres d’exception, non pas dans le sens d’exceptionnel, ce à quoi renvoie pourtant souvent leur trajectoire à la fois par les épreuves traversées et les capacités de résilience, mais plutôt comme faisant l’objet d’un registre d’exception.

Bibliographie

Carles I., 2018, « Les politiques de lutte contre les violences de genre en Belgique et les femmes migrantes : entre volonté de protection et contrôle migratoire », Droit et société, vol. 99, no. 2, pp. 323-339.

Castles S., De Haas H., Miller M. J., 2013, The age of migration. International Population Movements in the Modern World, Basingstoke, Palgrave MacMillan, 401 p.

Ciré, 2017, La protection des femmes migrantes victimes de violences de genre en Belgique : l’impact de la Convention d’Istanbul, document accessible en ligne.

Dumitru S., 2017, « Féminisation de la migration qualifiée : les raisons d’une invisibilité », Hommes & Migrations, 1317, 2017/1.

Freedman J., 2017, « Conflits, ‘Crise’ et femmes réfugiées en Europe », Confluences Méditerranée, vol. 103, no. 4, pp. 31-39.

Kobelinsky C., 2012, « L’asile gay : jurisprudence de l’intime à la Cour nationale du droit d’asile », Droit et Société, n° 82, pp. 583-601.

Lado L., 2011, « L’homophobie populaire au Cameroun », Cahiers d’études africaines, n° 204,
pp. 921-944.

Mazzocchetti J., Nyatanyi Biyiha M.-P., 2016, PluriElles. Femmes de la diaspora africaine, Paris, Karthala (avec les photographies de Vercheval V.).

Smets K., Mazzocchetti J., Gerstmans L., and Mostmans L., 2019, “Beyond Victimhood: Reflecting on Migrant-Victim Representations with Afghan, Iraqi, and Syrian Asylum Seekers and Refugees in Belgium”, in Leen d’Haenens, Willem Joris, and François Heinderyckx (eds), Images of Immigrants and Refugees in Western Europe: Media Representations, Public Opinion and Refugees’ Experiences, Leuven University Press.

Mazzocchetti J., Yzerbyt V., 2019, Crise migratoire : le discours médiatique alimente-t-il la peur des migrants, Sociétés en changement, 7, pp. 1-8.

Morokvasic M., Catarino Ch., 2007, « Une (in)visibilité multiforme », Plein Droit, n°75, p. 27-30.

Morokvasic M., 2008, «  Femmes et genre dans l’étude des migrations : un regard rétrospectif », Les cahiers du CEDREF [En ligne], 16.

Morokvasic M., 2010, « Des femmes au genre en migrations », NAQD, vol. 1, n° 28, pp. 35-54.

Schmoll C., 2018, Conférence « Femmes en mouvement, de nouvelles pistes pour repenser les migrations », Poitiers, Espace Mendès France.

Vergès F., 2019, Un féminisme décolonial, Paris, La Fabrique éditions.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Le visage féminin de la migration : Document de base (caritas.org)
2 Mot anglo-saxon issu de la contraction de « criminalisation » et « immigration », c’est l’étude des phénomènes de (sur)criminalisation de l’immigration et des immigrés.

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